Kekkai : le seuil, premier acte de l’expérience hôtelière

Franchir le seuil d’un hôtel, c’est quitter un monde pour entrer dans un autre. Entre extérieur et intérieur, mouvement et retrait, le seuil ouvre la première expérience sensible du lieu. Et s’il méritait d’être pensé comme un véritable acte de conception ?

L’acte de franchir un seuil

Il est des gestes que nous accomplissons sans y penser et qui pourtant mériteraient toute notre attention.

Le passage d’un seuil en fait partie.

Quelques centimètres suffisent parfois pour quitter un monde et en pénétrer un autre.

Dehors, la rue, le mouvement, le bruit, les sollicitations, l’imprévu. Un espace ouvert à tous, traversé de flux et d’activités auxquels nous contribuons mais qui ne nous appartiennent pas.

Dedans, un univers délimité, choisi, composé. Une lumière, une température, des matières, des odeurs, une acoustique, des proportions, une manière particulière de circuler et d’être accueilli.

Le corps a franchi quelques pas.

L’expérience, quant à elle, change de nature.

Le seuil n’est pas seulement une ligne de démarcation

La pensée japonaise offre un très beau mot pour approcher cette notion : kekkai.

Dans La beauté du seuil — Esthétique japonaise de la limite, consacré aux travaux de l’architecte japonais Itō Teiji et introduit par Philippe Bonnin, le kekkai apparaît comme bien davantage qu’une frontière.

Certes, il sépare, mais il relie aussi.

Il n’existe véritablement que parce qu’il met en présence deux espaces différents et organise la manière dont nous passons de l’un à l’autre.

La limite devient alors moins une ligne qu’un intervalle, un espace de transition, un moment où quelque chose se quitte et où autre chose commence.

Cette manière de penser le seuil résonne particulièrement avec l’architecture japonaise, faite de dispositifs qui peuvent tour à tour séparer, ouvrir, filtrer, révéler : panneaux, cloisons, stores, voiles, portes, vérandas…

L’espace n’y est pas nécessairement figé une fois pour toutes. Il peut se composer, se resserrer, s’ouvrir, changer de statut et accompagner les usages.

Le seuil participe de cette transformation.

Entre le dehors et le dedans

Nos architectures occidentales ont elles aussi longtemps accordé une importance considérable au passage.

Les grandes entrées, portiques, porches, escaliers, colonnades, vestibules ou portes monumentales n’étaient pas de simples effets décoratifs.

Ils préparaient et marquaient l’abandon d’un espace pour un autre et mettaient progressivement celui qui entrait dans les dispositions nécessaires pour recevoir le bâtiment.

Les édifices religieux en constituent évidemment l’expression la plus forte : on quitte symboliquement le profane pour pénétrer dans un espace sacré.

Mais sans conférer naturellement à l’hôtel cette dimension sacrée, quelque chose de ce mécanisme demeure.

Entrer quelque part n’est jamais tout à fait neutre.

Le seuil fait basculer notre perception.

On pourrait presque parler, par analogie, d’un passage d’un registre plus yang, s’inscrivant dans le mouvement, l’exposition, l’activité, l’extérieur, vers un registre plus yin, caractérisé par l’intériorité, la protection, le ralentissement, l’attention portée aux sensations.

Et c’est précisément ce passage qui me semble particulièrement intéressant dans un hôtel.

Où commence véritablement l’expérience client ?

On dira, avec raison, que l’expérience d’un hôtel commence bien avant son entrée.

Elle peut commencer sur un site internet, au téléphone avec le service réservation, dans les échanges précédant le séjour.

Dans un établissement haut de gamme, elle se poursuit le cas échéant dès l’arrivée du véhicule : voiturier, bagagiste, première attention portée au client.

Tout cela compte.

Mais le franchissement de l’entrée possède une nature différente.

C’est le premier instant où le client fait physiquement l’expérience de l’univers qui a été conçu pour lui.

Il ne le regarde plus sur un écran.

Il y entre.

Et tous ses sens commencent simultanément à recueillir des informations.

La hauteur du volume.

La lumière.

La température.

La matière du sol et le son émis par ses pas.

L’odeur du lieu.

Le niveau sonore.

La musique, peut-être.

La manière dont le regard est attiré vers un point précis.

La présence, ou l’absence, d’un comptoir d’accueil.

La distance qui le sépare de la première personne qui viendra à sa rencontre.

Tout cela se joue en quelques secondes.

Bien avant que le client ne formule consciemment un jugement, le bâtiment a déjà commencé à dialoguer avec lui.

Préparer le passage

C’est pourquoi le seuil d’un hôtel ne devrait peut-être jamais être considéré comme la simple résolution technique d’une porte dans une façade.

Il mérite d’être pensé comme une véritable séquence.

Que quitte-t-on ?

Que veut-on laisser derrière soi ?

Que souhaite-t-on faire ressentir avant même d’entrer ?

Faut-il ménager un retrait par rapport à la rue ?

Créer un parvis ?

Faire ralentir le pas ?

Protéger de la pluie et du vent ?

Traverser un porche ?

Changer progressivement de lumière ?

Faire découvrir le lobby immédiatement ou, au contraire, le dissimuler encore quelques instants ?

Mettre en scène une révélation, en ouvrant soudainement le regard sur un paysage exceptionnel ?

Faire entendre l’intérieur avant de le voir ?

Introduire un changement de matière sous les pieds ?

Créer une transparence, un filtre, une succession de plans ?

Parfois, le seuil n’a pas vocation à atténuer la transition mais à provoquer un choc sensible. Un lobby traversant qui cadre soudain un lac, la montagne ou la mer peut créer cet effet de révélation immédiate que recherchent certains établissements : le visiteur entre, et le paysage devient presque le premier geste d’accueil.

Je l’ai ressenti très fortement en entrant au Park Hotel de Vitznau : la vue sur le lac s’impose avec une telle force qu’elle capte immédiatement toute l’attention. L’effet est spectaculaire, presque au point de donner envie de ressortir aussitôt pour rejoindre le paysage.

Ce sont des choix d’architecture, naturellement. Mais ils sont aussi des choix de programme et d’expérience client.

Et c’est précisément là que la réflexion concerne également la maîtrise d’ouvrage et l’AMO.

Que veut-on révéler au moment précis du franchissement ? Le seuil peut protéger, filtrer, ralentir, mais il peut aussi cadrer, dévoiler et provoquer l’émerveillement.

Avant même de dessiner une porte, il s’agit d’explorer ce que cette entrée doit raconter du lieu.

Un seuil pour chaque nouvel univers

L’entrée principale n’est d’ailleurs que le premier kekkai de l’hôtel.

À l’intérieur, d’autres seuils viennent rythmer l’expérience et modifier progressivement le rapport du client au bâtiment.

Du lobby au bar.

Du lobby au restaurant.

Des espaces publics aux circulations des chambres.

Du couloir à la chambre.

De la chambre à la salle de bains.

Du monde habillé au spa.

De l’intérieur à une terrasse, ou à un jardin, ou à une piscine.

À chaque fois, quelque chose change.

Le degré d’intimité.

La lumière.

Le son.

La température.

Les matières.

La relation aux autres.

La disposition du corps.

Le rythme.

L’hôtel devient ainsi un monde composé de plusieurs mondes, chacun possédant son atmosphère propre, reliés entre eux par une succession de passages.

Le seuil n’est plus simplement ce qui sépare les espaces. Il matérialise et rend perceptible leur différence.

Concevoir pour les sens

Cette lecture permet aussi de regarder autrement ce que l’on appelle parfois, un peu rapidement, l’expérience multisensorielle.

Il ne s’agit pas d’accumuler les effets.

La vue n’a pas besoin d’être sollicitée partout.

Le parfum n’a pas besoin de devenir une signature envahissante.

La musique n’a pas besoin de remplir chaque silence.

La matière n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être ressentie.

La sobriété et la simplicité participent elles aussi de l’élégance. Elles laissent de la place à la perception, évitent la saturation et permettent à chaque sensation d’exister avec justesse.

Le raffinement se situe peut-être moins dans la profusion que dans la cohérence avec laquelle chaque sensation accompagne la nature de l’espace.

La beauté pour le regard.

Les saveurs pour le goût.

Les textures, les étoffes, l’eau ou la chaleur pour le toucher.

Les senteurs pour l’odorat.

L’acoustique, le silence ou quelques sonorités délicatement choisies pour l’ouïe.

Et, au-delà de chacun de ces sens pris séparément, une impression globale : celle d’être entré dans un lieu qui possède une identité et qui sait parfaitement exprimer tout ce qu’il veut faire éprouver.

Concevoir le seuil avant de concevoir la porte

Pour le maître d’ouvrage, l’architecte, le designer ou l’AMO, la question devient alors très concrète.

Où commence l’hôtel que nous voulons créer ?

Pas administrativement.

Pas cadastralement.

Pas même architecturalement.

Mais dans l’expérience de celui qui va y entrer.

La réponse peut modifier la manière de concevoir le parvis, la façade, l’auvent, la porte, le sas, le vestibule, le lobby, la lumière ou encore la relation entre l’extérieur et l’intérieur.

Elle peut aussi conduire à regarder avec davantage d’attention les micro-seuils qui jalonneront ensuite le séjour.

Car un très bel hôtel ne se compose pas seulement de beaux espaces.

Il se compose aussi de la manière dont on passe de l’un à l’autre.

Le kekkai nous rappelle ainsi quelque chose que l’architecture contemporaine oublie parfois : une limite n’est pas nécessairement ce qui arrête.

Elle peut être ce qui prépare. Ce qui relie. Ce qui transforme.

Et dans un hôtel, peut-être est-ce précisément là que commence l’expérience : dans cet instant presque imperceptible où le client n’est déjà plus tout à fait dehors, sans être encore complètement dedans.

Sommaire

L'essentiel

Le seuil n’est pas une simple limite : il organise le passage d’un univers à un autre. Il prépare, relie, filtre ou révèle, et participe déjà pleinement à l’expérience du lieu.

Dans un hôtel, l’expérience physique du client commence véritablement au moment où il entre. Lumière, acoustique, matières, odeurs, température, proportions et accueil agissent en quelques secondes, souvent avant même qu’il en ait conscience.

Le seuil doit être pensé comme une séquence, pas comme une porte. Parvis, porche, sas, changement de lumière, cadrage d’un paysage, transparence ou succession de plans sont autant de choix de programme que d’architecture.

Le raffinement tient moins dans l’accumulation des effets que dans leur justesse. Sobriété, simplicité et cohérence permettent à chaque sensation d’exister et donnent à l’hôtel une identité réellement perceptible.

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Si vous souhaitez échanger sur votre opération, bénéficier d’un regard extérieur ou être accompagné dans son pilotage, je serai heureuse d’en discuter avec vous.